GRIMM BRÜDER

Title:FERNAND-LOYAL ET FERNAND-DÉLOYAL
Subject:GERMAN FICTION Scarica il testo


Jacob et Wilhelm GRIMM


Fernand-Loyal et Fernand-Déloyal



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Il était une fois un mari et une femme qui n'avaient jamais eu d'enfant, du
temps qu'ils étaient riches, mais qui eurent un petit garçon quand ils furent
tombés dans la pauvreté. Comme ils ne parvenaient pas à trouver de parrain dans
leur village, à cause de leur grande pauvreté, le mari déclara qu'il irait
ailleurs en chercher un. Il se mit en chemin et rencontra un pauvre, qui lui
demanda où il allait.
- Je m'en vais essayer de trouver un parrain pour baptiser mon fils, parce que
je suis si pauvre que personne ne veut accepter parmi les gens que je connais !
- Pauvre vous êtes et pauvre je suis, dit l'homme. Je veux bien être le parrain.
Mais je suis trop pauvre pour donner le moindre cadeau à l'enfant. Rentrez donc
et dites à la sage-femme qu'elle porte l'enfant à l'église.
Lorsqu'ils arrivèrent à l'église pour le baptême, le mendiant s'y trouvait déjà,
à les attendre, et il donna à l'enfant le nom de Fernand-Loyal. Après la
cérémonie, au sortir de l'église, le mendiant leur dit :
- Rentrez chez vous maintenant. Comme je ne peux rien vous donner, vous ne devez
rien me donner non plus.
Mais la sage-femme s'approcha de lui et lui remit une clef, en lui disant de la
remettre au père, une fois à la maison, pour qu'il la garde jusqu'au moment que
son fils serait âgé de quatorze ans. Alors, l'enfant devrait aller sur la lande,
où il y aurait un château dont la clef ouvrirait la porte : tout ce qu'il y
aurait à l'intérieur du château serait à lui. Ce fut ainsi pour le baptême de
l'enfant.
Le garçonnet avait grandi et atteint ses sept ans, quand un jour, s'amusant avec
d'autres enfants, il les entendit se vanter des cadeaux, tous plus beaux les uns
que les autres, qu'ils avaient reçus de leurs parrains. Mais lui, qui n'avait
rien eu, fondit en larmes et revint à la maison, où il dit à son père :
- Est-ce que je n'ai vraiment rien reçu de mon parrain, moi ?
- Mais si, lui répondit son père, il t'a donné une clef; et quand il y aura un
château sur la lande, tu pourras y entrer avec ta clef.
L'enfant y courut, mais la lande n'était que la lande et il n'y vit pas l'ombre
du moindre semblant de château. Mais quand il y retourna sept ans plus tard, âgé
alors de quatorze ans, il y vit bel et bien un château. Sa clef lui en ouvrit la
porte et il le visita sans y rien trouver, sauf un cheval, un jeune cheval
blanc. Fou de joie de posséder un cheval, le jeune garçon le monta et galopa
chez son père.
- A présent que j'ai un cheval blanc, lui dit-il, je veux aussi voyager !
Rien ne put le retenir, et il partit. En cours de route, il vit, par terre, une
plume d'oie taillée pour écrire; et sa première idée fut de la ramasser. Mais il
se dit : « Bah ! tu peux bien la laisser où elle est! Où que tu ailles, tu
trouveras toujours une plume pour écrire, si tu en demandes une » Comme il
s'éloignait, voilà qu'une voix lui crie de derrière : « Fernand-Loyal,
emmène-moi avec toi » Il se retourne et ne voit personne ; alors il revient sur
ses pas et descend ramasser la plume. Un peu plus loin, il lui fallait passer à
gué une rivière, et comme il arrivait au bord, il y avait là un petit poisson
sur le sec, qui ouvrait une large bouche en suffoquant. « Attends, mon petit
poisson, je vais te remettre à l'eau ! » lui dit-il. Il saute à terre, prend le
petit poisson par la queue, et hop ! il le rejette à l'eau. Le poisson sort sa
petite tête hors de l'eau, pour lui dire :
- Tu m'as secouru dans le besoin, alors moi je vais te donner un pipeau ; et si
jamais tu es dans le besoin, tu n'auras qu'à souffler dedans et je viendrai à
ton secours ; et si jamais il t'arrivait de perdre quelque chose dans l'eau,
souffle dans ton pipeau et je te rendrai ce que tu auras perdu.
Sa petite flûte en poche, il chevauche plus loin et vit venir à sa rencontre un
jeune gaillard qui engagea la conversation et qui l'interrogea sur sa
destination.
- Oh ! je ne vais qu'au prochain bourg !
L'autre lui demanda alors comment il s'appelait.
- Fernand-Loyal, répondit-il.
- Tiens, fit l'autre, mais alors nous avons presque le même nom : je me nomme
Fernand-Déloyal.
Et ils descendirent tous deux ensemble dans la prochaine auberge. Le grave,
c'était que ce Fernand-Déloyal savait tout ce que l'autre Fernand pensait et
voulait faire, et cela parce qu'il pratiquait diverses sortes de sorcelleries et
autres maléfices. Or, dans cette auberge, il y avait une jeune servante très
jolie, pure de traits et gracieuse de corps, qui s'était éprise de Fernand-Loyal
: elle l'avait aimé tout de suite, parce qu'il était fort joli garçon, lui
aussi. Elle s'inquiéta donc de savoir où il comptait aller, et il lui répondit
qu'il voulait seulement voir un peu de pays, sans avoir de but bien précis.
Pourquoi ne resterait-il pas un peu sur place ? lui demanda-t-elle. Il y aurait
sûrement pour lui un emploi à la cour du roi, qui serait content de l'avoir
comme serviteur ou comme piqueur. Il devrait bien essayer de se faire engager.
Sa réponse fut qu'il ne pouvait guère aller lui-même se présenter pour offrir
ses services.
- Oh ! mais cela, je peux bien le faire ! s'exclama la jeune fille, qui se
rendit immédiatement chez le roi pour lui dire qu'elle connaissait quelqu'un de
très bien, un garçon charmant qu'il pourrait prendre à son service.
Le roi s'en montra content et le fit venir, lui disant qu'il le prendrait comme
valet ; mais Fernand-Loyal préférait être piqueur pour ne pas quitter son
cheval, et le roi l'engagea comme piqueur.
Lorsqu'il apprit la chose, Fernand-Déloyal se plaignit à la servante :
- Alors, tu t'occupes de lui et tu ne fais rien pour moi ?
- Oh ! répondit-elle bien vite, je ferai volontiers la même chose pour vous !
Mais c'était uniquement pour ne pas l'indisposer contre elle, car elle pensait :
« Celui-là, il vaut mieux se le concilier et l'avoir comme ami, parce qu'on ne
sait jamais ; il ne m'inspire pas confiance ! » Elle retourna donc le
recommander au roi comme serviteur, et le roi l'engagea comme valet.
Chaque matin, quand le valet venait habiller maître, Sa Majesté recommençait les
mêmes doléances: «Ah! si je pouvais enfin avoir ma bien-aimée avec moi ! Que
n'est-elle ici, celle que j'aime ! » Et comme Fernand-Déloyal ne voulait que du
mal à l'autre Fernand, un beau matin, après avoir de nouveau entendu les
plaintes du roi, il en profita pour lui dire : « Mais vous avez un piqueur,
Majesté! Vous n'avez qu'à l'envoyer pour la chercher ; et s'il ne vous la ramène
pas, que sa tête roule à ses pieds ! » Le roi trouva le conseil judicieux, fit
appeler Fernand-Loyal et lui apprit qu'il y avait, à tel et tel endroit du
monde, une princesse qu'il aimait. « Tu iras l'enlever, sinon tu mourras ! » lui
ordonna-t-il.
Fernand-Loyal gagna l'écurie où était son cheval, et il pleurait et se lamentait
:
- Pauvre de moi ! Malheureux que je suis ! Quel destin !
- Fernand-Loyal, qu'as-tu à pleurer ? fit une voix derrière lui.
Il se retourne, ne voit personne et se désole plus que jamais :
- Oh ! mon cher cheval blanc, quel malheur ! Il faut que nous nous séparions
maintenant, parce que je vais mourir ! Adieu...
- Fernand-Loyal, pourquoi pleures-tu ? demande à nouveau la voix.
Et c'est alors seulement qu'il se rend compte que c'est son cheval blanc, et nul
autre que lui, qui lui pose la question.
- Comment ? C'est toi qui disais cela, mon cher petit cheval ? Tu sais parler ?
s’exclama-t-il d'abord.
Puis il ajouta :
- Il faut que j'aille là et là, que j'enlève et ramène la fiancée. Mais comment
veux-tu que je fasse cela ?
- Retourne trouver le roi, répondit le cheval blanc, et dis-lui que s'il veut te
donner ce que tu attends de lui, tu lui ramèneras sa bien-aimée. Mais il te faut
un navire entièrement chargé ...