ANDERSEN HANS CHRISTIAN

Title:LE SCHILLING D'ARGENT
Subject:OTHER LITERATURES Scarica il testo


Hans Christian ANDERSEN



Le schilling d'argent


**********




I
Il y avait une fois un schilling. Lorsqu'il sortit de la Monnaie, il était d'une
blancheur éblouissante; il sauta, tinta: « Hourrah! dit-il, me voilà parti pour
le vaste monde! » Et il devait, en effet, parcourir bien des pays.
Il passa dans les mains de diverses personnes. L'enfant le tenait ferme avec ses
menottes chaudes. L'avare le serrait convulsivement dans ses mains froides. Les
vieux le tournaient, le retournaient, Dieu sait combien de fois, avant de le
lâcher. Les jeunes gens le faisaient rouler avec insouciance.
Notre schilling était d'argent de bon aloi, presque sans alliage. Il y avait
déjà un an qu'il trottait par le monde, sans avoir quitté encore le pays où on
l'avait monnayé. Un jour enfin il partit en voyage pour l'étranger. Son
possesseur l'emportait par mégarde. Il avait résolu de ne prendre dans sa bourse
que de la monnaie du pays où il se rendait. Aussi fut-il surpris de retrouver,
au moment du départ, ce schilling égaré. «Ma foi, gardons-le, se dit-il, là-bas
il me rappellera le pays!» Il laissa donc retomber au fond de la bourse le
schilling, qui bondit et résonna joyeusement.
Le voilà donc parmi une quantité de camarades étrangers qui ne faisaient
qu'aller et venir. Il en arrivait toujours de nouveaux avec des effigies
nouvelles, et ils ne restaient guère en place. Notre schilling, au contraire, ne
bougeait pas. On tenait donc à lui: c'était une honorable distinction.
Plusieurs semaines s'étaient écoulées: le schilling avait fait déjà bien du
chemin à travers le monde, mais il ne savait pas du tout où il se trouvait. Les
pièces de monnaie qui survenaient lui disaient les unes qu'elles étaient
françaises, les autres qu'elles étaient italiennes. Telle qui entrait lui apprit
qu'on arrivait en telle ville; telle autre qu'on arrivait dans telle autre
ville. Mais c'était insuffisant pour se faire une idée du beau voyage qu'il
faisait. Au fond du sac on ne voit rien, et c'était le cas de notre schilling.
Il s'avisa un jour que la bourse n'était pas fermée. Il glissa vers l'ouverture
pour tâcher d'apercevoir quelque chose. Mal lui prit d'être trop curieux. Il
tomba dans la poche du pantalon; quand le soir son maître se déshabilla, il en
retira sa bourse, mais y laissa le schilling. Le pantalon fut mis dans
l'antichambre, avec les autres habits, pour être brossé par le garçon d'hôtel.
Le schilling s'échappa de la poche et roula par terre; personne ne l'entendit,
personne ne le vit.
Le lendemain, les habits furent rapportés dans la chambre. Le voyageur les
revêtit, quitta la ville, laissant là le schilling perdu. Quelqu'un le trouva et
le mit dans son gousset, pensant bien s'en servir.
« Enfin, dit le schilling, je vais donc circuler de nouveau et voir d'autres
hommes, d'autres moeurs et d'autres usages que ceux de mon pays! »
Lorsqu'il fut sur le point de passer en de nouvelles mains, il entendit ces
mots: «Qu'est-ce que cette pièce? Je ne connais pas cette monnaie. C'est
probablement une pièce fausse; je n'en veux pas: elle ne vaut rien. »
C'est en ce moment que commencent en réalité les aventures du schilling, et
voici comme il racontait plus tard à ses camarades les traverses qu'il avait
essuyées.
II
« Elle est fausse, elle ne vaut rien ! » A ces mots, disait le schilling, je
vibrai d'indignation. Ne savais-je pas bien que j'étais de bon argent, que je
sonnais bien et que mon empreinte était loyale et authentique? Ces gens se
trompent, pensais-je; ou plutôt ce n'est pas de moi qu'ils parlent. Mais non,
c'était bien de moi-même qu'il s'agissait, c'était bien moi qu'ils accusaient
d'être une pièce fausse!
« Je la passerai ce soir à la faveur de l'obscurité, » se dit l'homme qui
m'avait ramassé.
« C'est ce qu'il fit en effet; le soir on m'accepta sans mot dire. Mais le
lendemain on recommença à m'injurier de plus belle: «Mauvaise pièce, disait-on,
tâchons de nous en débarrasser. »
« Je tremblais entre les doigts des gens qui cherchaient à me glisser
furtivement à autrui. «Malheureux que je suis! m'écriais-je. A quoi me sert-il
d'être si pur de tout alliage, d'avoir été si nettement frappé! On n'est donc
pas estimé, dans le monde, à sa juste valeur, mais d'après l'opinion qu'on se
forme de vous. Ce doit être bien affreux d'avoir la conscience chargée de
fautes, puisque, même innocent, on souffre à ce point d'avoir seulement l'air
coupable!
« Chaque fois qu'on me produisait à la lumière pour me mettre en circulation, je
frémissais de crainte. Je m'attendais à être examiné, scruté, pesé, jeté sur la
table, dédaigné et injurié comme l'oeuvre du mensonge et de la fraude.
« J'arrivai ainsi entre les mains d'une pauvre vieille femme. Elle m'avait reçu
pour salaire d'une rude journée de travail. Impossible de tirer parti de moi!
Personne ne voulait me recevoir. C'était une perte sérieuse pour la pauvre
vieille.
« Me voilà donc réduite, se dit-elle, à tromper quelqu'un en lui faisant
accepter cette pièce fausse. C'est bien contre mon gré, mais je ne possède rien
et je ne puis me permettre le luxe de conserver un mauvais schilling. Ma foi, je
vais le donner au boulanger qui est si riche: cela lui fera moins de tort qu'à
n'importe qui. C'est mal néanmoins ce que je fais. »
« Faut-il que j'aie encore le malheur de peser sur la conscience de cette brave
femme! me dis-je en soupirant. Ah! qui aurait supposé, en me voyant si brillant
dans mon jeune temps, qu'un jour je descendrais si bas?»
« La vieille femme entra chez l'opulent boulanger; celui-ci connaissait trop
bien les pièces ayant cours pour se laisser prendre: il me jeta à la figure de
la pauvre vieille, qui s'en alla honteuse et sans pain. C'était pour moi le
comble de l'humiliation ! J'étais désolé et navré, comme peut l'être un
schilling méprisé, dont personne ne veut.
« La bonne femme me reprit pourtant, et, de retour chez elle, elle me regarda de
son regard bienveillant: « Non, dit-elle , je ne veux plus chercher à attraper
personne; je vais te trouer pour que chacun voie bien que tu es une pièce
fausse. Mais l'idée m'en vient tout à coup: qui sait? Ne serais-tu pas une de
ces pièces de monnaie qui portent bonheur? J'en ai comme un pressentiment. Oui,
c'est cela, je vais te percer au milieu, et passer un ruban par le trou; je
t'attacherai au cou de la petite fille de la voisine et tu lui porteras bonheur.
»
« Elle me transperça comme elle l'avait dit, et ce ne fut pas pour moi une
sensation agréable. Toutefois, de ceux dont l'intention est bonne on supporte
bien des choses. Elle passa le ruban par le trou: me voilà transformé en une
sorte de médaillon, et l'on me suspend au cou de la petite qui, toute joyeuse,
me sourit et me baise. Je passai la nuit sur le sein innocent de l'enfant.

« Le matin venu, sa mère me prit entre les doigts, me regarda bien. Elle avait
son idée sur moi, je le devinai aussitôt. Elle prit des ciseaux et coupa le
ruban.
« Ah ! tu es un schilling qui porte bonheur ! dit-elle. C'est ce que nous
verrons.»
« Elle me plongea dans du vinaigre. Oh, le bain pénible que je subis ! J'en
devins verdâtre. Elle mit ensuite du mastic dans le trou, et, sur le crépuscule,
alla chez le receveur de la loterie afin d'y prendre un billet. Je m'attendais à
un nouvel affront. On allait me rejeter avec dédain, et cela devant une quantité
de pièces fières de leur éclat. J'échappai à cet affront. Il y avait beaucoup de
monde chez le receveur; il ne savait qui entendre; il me lança parmi les autres
pièces, et, comme je rendis un bon son d'argent, tout fut dit. J'ignore si le
billet de la voisine sortit au premier tirage, mais ce que je sais bien, c'est
que, le lendemain, je fus reconnu de nouveau pour une mauvaise pièce et mis à
part pour être passé en fraude.
« Mes misérables pérégrinations recommencèrent. Je roulai de main en main, de
maison en maison, insulté, mal vu de tout ...

  • Libri.it

  • Libri.it